Catégorie : Environnement

  • L’empowerment communautaire: une alternative pour la gestion des déchets en Haïti

    L’empowerment communautaire: une alternative pour la gestion des déchets en Haïti

    LE CONTEXTE MULTICRISE DE LA SITUATION D’HAITI
    Le processus d’urbanisation des pays du sud favorise de la dégradation environnementale, suivant les facteurs combinés de croissance démographique, d’étalement urbain et de vulnérabilités. En effet, depuis les années 2000, plus de 50% des habitants dans les différentes sociétés vivent en ville. Ceci n’est pas sans conséquence sur l’ensemble des dynamiques socio-spatiales en termes d’accès à des services urbains, de gestion des déchets, de gouvernance urbaine, de l’aménagement territorial, de la gestion des risques pour anticiper les éventuelles catastrophes etc.…Pourtant les pays Sud se trouvent dans la difficulté à prendre en charge la gestion urbaine. L’insalubrité devient un véritable problème dans toute son acuité, malgré certaines initiatives et dispositions légales pour tenter d’améliorer l’image des villes du Sud.Haïti connait également cette situation d’insalubrité qui s’accroit à un rythme vertigineux. En effet, les concepts : Droit à l’environnement, bien-être, environnement sain, développement durable constituent en réalité des mantras, se rattachant le plus souvent qu’à des discours élitistes et des écrits institutionnels. Parallèlement, la vulnérabilitéenvironnementale et l’insalubrité restent des problèmes épineux dans l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince notamment. Nous devons donc changer de paradigme. Cela consiste à provoquer de véritables changements de la mentalité politique, de la capacité des citoyens d’adopter de nouvelles règles de convivialité et de nouveaux comportements pour maintenir la salubrité de nos villes. Ainsi, nous estimonsqu’il est indispensable d’encourager la participation citoyenne et orienter l’éducation haïtienne sur la piste de la responsabilité de tous les acteurs : de l’Etat haïtien à travers ses organes, des mairies, de la société civile, des associations locales et de la population dans une logique de synergie. Cet article s’inscrit dans cette perspective. Nous allons d’une part, décrire la situation de vulnérabilité environnementale du pays incluant l’insalubrité grandissante des villes, d’autre part fournir des alternatives pour une prise en charge efficace de cette question dans la perspective d’empowerment et de responsabilité citoyenne.


    LA VULNERABILITE ENVIRONNEMENTALE D’HAITI

    La vulnérabilité environnementale d’Haïti doit être vue dans le prisme de la vulnérabilité de l’espace physique du pays et de sa vulnérabilité sociale. Différents facteurs se jouent : la paupérisation, la forte pression sur le couvert arboré, l’absence de normes de construction, l’urbanisation anarchique tant en zone sismique qu’en région inondable, la forte densité de population dans certaines zones, la déficience des infrastructures, la mauvaise gestion urbaine, l’insuffisance des services sociaux de base; également la carence des services de drainage et de gestion des déchets. Ce qui augmente souvent les risques d’inondation dans les bidonvilles dans les quartiers précaires formant les bidonvilles de l’Aire Métropolitaine de Port-au-Prince. Cette dernière est devenue le lieu d’attraction de migrants fuyant la pauvreté et la précarité. C’est de là que se joue le double jeu de la vulnérabilité sociale et spatiale (territoriale).Face aux difficultés de s’intégrer dans la vie sociale et économique de la ville, ils recourent à l’expansion des bidonvilles et des quartiers précaires accompagnant la spatialisation de la concentration de la vulnérabilité sociale (analphabétisme, accès restreint à l’eau potable, aux installations sanitaires, aux soins de santé) ainsi se crée l’amplification de la marginalisation sociale (Gardy Létang, 2012). Conçuepour accueillir 250.000 habitants, l’AMP est occupée en 2010 par environ 7.7 fois plus d’habitants (IHSI, 2010). Pourtant, l’AMP constitue une aire où s’enchevêtrent de multiples risques naturels : cyclones, inondations, glissement de terrain, séisme. Suivant l’indice climatique Germanwatch, sur les dix pays les plus touchés par les catastrophes naturelles depuis 20 ans, Haïti tient la 3e place après la Birmanie et le Honduras qui est en tête de liste avec 65 phénomènes climatiques de grande ampleur entre 1993 et 2012. Selon l’article du groupe URD écrit par les deux co-auteurs : Yvio Georges (Ingénieur haïtien, spécialiste de la gestion des risques, enseignant à l’Université de Port au Prince) et François Grünewald (Directeur général et scientifique du Groupe URD) : « La vulnérabilité d’Haïti aux séismes : pour une perspective historique et une meilleure analyse des risques », l’île d’Haïti se trouve à la frontière des plaques tectoniques Amérique du Nord et Caraïbes. Ces plaques se déplacent l’une par rapport à l’autre à vitesse d’environ 2 cm par an. Ces déplacements s’accommodent par des mouvements sismiques sur les failles actives identifiées dans deux principales zones du pays. Une première se trouve en mer le long de la côte nord. Il s’agit d’une faille de direction est-ouest, qui se prolonge à terre dans la vallée du Cibao en République Dominicaine. Une seconde traverse la Presqu’île du Sud d’Haïti de Tiburon à l’ouest jusqu’à Port-au-Prince, qu’elle traverse, et se poursuit vers l’est dans la vallée d’Enriquillo en République Dominicaine. Ils indiquent que le séisme de magnitude 7,3 qui a frappé Haïti le 12 janvier 2010 n’est pas le premier événement sismique de l’île. Malgré les innombrables pertes de vies humaines et des pertes en infrastructures occasionnés par la catastrophe de ce séisme, la réalité post-séisme mal gérerparticipe de l’amplification des vulnérabilités. D’abord des flux massifs de populations installées dans des tentes ou dans des nouveaux quartiers défavorisés post-désastre, en raison des pertes de leurs moyens de subsistance générées, leur vulnérabilité économique ; amplifient la vulnérabilité environnementale due à l’augmentation de la pression sur des ressources naturelles locales déjà limitées. D’autre part, l’extension urbaine sur des sites sensibles (fortes pentes de montagnes adjacents, dans les lits de ravines, dans les terrains marécageux, dans les sablières, et les cônes de déjection). C’est ce qui s’est produit tant au nord qu’au sud de la capitale d’Haïti, surtout avec le fameux bidonville de Canaan logeant la route de Bon-repos. Sans ambages, on peut avancer que les nouveaux quartiers précaires, la croissance démographique, la précarité socio-économique et le mode de gestion de cette catastrophe continuent d’aggraver le panorama physique du pays, en engendrant de la vulnérabilité.

    L’INSALUBRITE DANS L’AIRE METROPOLITAINE DE PORT-AU-PRINCE
    Le magazine Forbes de 2015 classe Haïti parmi l’un des pays les plus insalubres de la société contemporaine, à cause surtout de ses déchets de partout. Sont qualifiés de déchets selon la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers de déchets dangereux,  » toutes substances ou objets qu’on élimine, qu’on a l’intention d’éliminer ou qu’on est tenu d’éliminer en vertu des dispositions du droit national « . En effet, le pays fait face à des défis énormes en matière de propreté urbaine et de dégradation de l’environnement. Surtout, l’agglomération de Port-au-Prince produirait en moyenne chaque année environ 600 000 tonnes métriques de déchets solides (1640 tonnes/jour), dont environ 80 % résulteraient des particuliers et 20 % des infrastructures commerciales et industrielles (Saffache, 1999). En Mai 2004, des six mille (6000) m3 de déchets produits par jour à Port-au-Prince, seulement 30% ont été collectés et le reste est déversé dans les rues et les ravins, obstruant les égouts. Selon le Ministère de l’environnement, la production des déchets solides à Port-au-Prince est estimée à 2 500 tonnes par jour, 912 500 tonnes par an d’ordures ménagères, et une production totale de plus de 2,75 millions de tonnes si l’on tient compte des autres catégories de déchets: démolitions, déchets verts, déchets industriels, déchets commerciaux, et déchets hospitaliers (LE MATIN. Le problème des déchets à Port-au-Prince, toujours un casse-tête, 08/02/2012). Ces déchets sont produits par les marchés publics et les centres commerciaux, les vendeurs informels sur la bordure des trottoirs de quelques artères, les administrations, garderies, écoles, universités sont également des producteurs non-négligeables, principalement de papiers et cartons. On en compte aussi les hôtels, les institutions sanitaires dont les hôpitaux, les cliniques, les pharmacies (GRET, octobre 1996). Les deux études précitées du GRET donnent la composition suivante pour les ordures ménagères : Matières organiques : 73 % (biodégradable), Matières plastiques : 6 % (non biodégradable), Carton, papier, tissus : 10 % (biodégradable), Métaux : 3 % (non biodégradable), Matières inertes : 8 % (partiellement dégradables). Compte tenu de l’évolution de la consommation, partiellement conditionnée par la proximité des Etats-Unis et de ses produits, il est prévisible que la production globale des déchets dépassera en 2016 les 5 millions de tonnes (Haïti : Analyse de la problématique des déchets solides dans la Zone Métropolitaine de Port au Prince – Rapport Intérimaire version 2, p.7). C’est ce qui a été prédit par le rapport intérimaire, mais la quantité risque de s’accroitre si l’on tient compte du séisme du 12 janvier 2010 engendrant davantage de promiscuité, obstruant les canaux d’égouts, favorisant l’apport de l’aide alimentaire sous formes de kits pour les ménages de surcroit augmentant les déchets, renforçant les alluvions se déversant dans nos villes….

    LA GESTION ETRIQUEE DES DECHETS MENAGERS DANS L’A.M.P
    Il y a une dichotomie entre les acteurs dans la gestion des déchets dans le pays. Mais qui sont les acteurs responsables de cette gestion en Haïti ? L’article 2 du décret du 9 octobre 1989 stipule clairement que : « le rôle du Service Métropolitain de Collecte des Résidus Solides (SMCRS) consistera dans le ramassage des détritus qui auront été balayés et assemblés par le service de la voirie respectif des communes de Port au Prince, de Delmas, de Pétion Ville, de Gressier, de la Croix des Bouquets et de Carrefour ». Pourtant, les mairies interviennent dans le balayage également, mais cela n’entre pas dans leurs prérogatives quoique cela semble aider dans le balayage. D’autre part, le SMCRS doit s’assurer de l’enlèvement et du transport des déchets. Il semble être à court de moyens en termes de matériaux, de véhicules et de la main-d’œuvre pour enlever les 5 millions de tonnes de déchets possibles que nous avons susmentionnés. Depuis 1986 des sociétés privées sont également actives dans le secteur de la gestion des déchets(GDS) dont Boucard Pest Control qui a été créé en 1994 et SANITEC. Mais, leurs clients les paient pour assurer le transport des déchets en fonction du volume d’une part et de la fréquence des enlèvements d’autre part, jusqu’à la décharge de Truitier. A l’heure actuelle d’autres entreprises privées sont en cours. En 1994, à Port-au-Prince, seulement 30% des déchets produits annuellement depuis 1980 ont été ramassés par le SMCRS (Service métropolitain de collecte des résidus solides) et par une autre entreprise engagée par l’USAID, les 70% restant se trouvent dans les rues, les ravines et autres décharges illégales. De plus, il n’existe pas des sites de décharges contrôlés dans les grands centres urbains de l’AMP. Le seul site d’élimination des déchets dans la zone de PAP est la décharge de Truitier, géré par le SMCRS. Dans nombre de quartiers, les véhicules chargés de ramassage de détritus ne peuvent pas avoir accès à cause des pentes escarpés et l’absence d’un réseau routier. Les déchets, en plus de sédiments emportés lors des pluies, envahissant les rues et obstruent les canaux occasionnant ainsi des dommages dans les habitations et les infrastructures. Dans la capitale d’Haïti, tout le sud et le sud-ouest de Port-au-Prince: de la rue des Miracles jusqu’à Mariani, les eaux remontent des égouts lors des faibles pluies. Le problème ne se pose pas avec la même acuité dans les villes de province, puisque la proportion des déchets est proportionnelle à leur taille. (Pré-Actes du colloque international, PRCU, Avril 2017, p. 94). Des efforts institutionnels dans le mal urbain! Ce qui révèle leur incapacité de nettoyage de la voirie, et de l’assainissement du pays. Ce que l’on sait : à mesure que la croissance démographique s’accroit, cela va entrainer du coûp une augmentation de la consommation et de la production des déchets. C’est une réalité urbaine de toutes les sociétés humaines de cette époque contemporaine. Les autorités haïtiennes doivent agir en amont pour encourager la participation citoyenne dans la gestion des déchets. Ce qui implique de veritables changements de la mentalité politique haïtienne, de la mise en place de l’éducation comme moteur de développement, de la gouvernance urbaine pour ne pas sombrer dans la barbarie.

    Sainval Wijems, membre du département de recherche du GRASO